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Centre Céramique : une fenêtre sur le Japon

Le 16 avril, l’équipe de WalloNihon, représentée par Jennifer, Frédéric et moi-même est partie à la découverte des collections du Centre Céramique ainsi que de la magnifique exposition de photos qui nous immergea dans l’univers des Geisha.

Notre visite commença par un voyage dans le temps, à une époque où le Japon exerçait une influence majeure dans les arts décoratifs, poussant les artistes et artisans européens à rivaliser d’ingéniosité pour imiter ou s’inspirer des créations de leurs homologues japonais dans un pays qui, isolé pendant près de deux siècles, s’ouvrait au monde. La restauration Meiji débutait…

Les plus grands producteurs de céramique de Maastricht œuvrèrent pendant près d’un siècle, de 1868 à 1965, à la fabrication de faïences puis de porcelaines marquées par ce Japonisme. Sous les enseignements de Monsieur Dijkman, conservateur du Centre Céramique, nous découvrîmes l’histoire de cette formidable aventure qui nous ramena également en Belgique…

En 1868, Petrus Regout (1801-1878) créa un service au nom évocateur, « JAPAN », ce qui traça la route qu’allait prendre la production de céramique à Maastricht. Ce service est très intéressant car je pense que l’on ressent bien l’influence japonaise au travers de la couleur rouge, une probable évocation du rouge kaki caractéristique de la porcelaine japonaise.

Nous poursuivîmes notre visite et nous pûmes mesurer l’étendue de cette collection. Ainsi, cette autre production de Petrus Regout porte le nom de « WAAYER », éventail. Ce dernier est très courant dans l’art japonais, qu’il soit utilisé comme motif décoratif ou pour sa forme. Ce n’était donc pas un hasard que celui-ci soit repris et réinterprété dans la production de Maastricht. D’autres motifs ont également été repris comme la grue, le pluvier ou encore le bambou.

Toutefois, dans l’art japonais, les motifs décoratifs sont rarement utilisés pour cette fonction propre. Ils possèdent une symbolique qui se voit renforcée par l’ajout de motifs à la symbolique identique. Néanmoins, la décoration de ces céramiques ignore cet aspect, se concentrant sur le côté esthétique.

La société de Petrus Regout fut rebaptisée « De Sphinx » en 1899, en référence à la marque apposée sur les pièces et figurant un sphinx couché. Toutefois, cette société ne fut pas la seule à explorer les décors japonais. D’autres se lancèrent également dans la production de faïences, de porcelaines et ce fut le cas de la Société Céramique, de Frederik Regout, de Mosa ou encore de la société De Sphinx/Société Céramique, résultat de la fusion entre ces deux fabricants en 1958.

Mais arrêtons-nous un instant sur le nom de la Société Céramique. Comme vous pouvez le constater, ce nom français n’est pas dû au hasard et témoigne du lien qui exista entre la Belgique et Maastricht durant les XIXe et XXe siècle. En effet, à l’origine, cette manufacture est l’héritière d’une autre fabrique fondée en 1851 par deux entrepreneurs belges : Nicolas Winand Clermont et Charles Chainaye sous le nom de « Clermont & Chainaye ».

D’autres liens virent le jour et au regard de la passion que je porte pour l’art et l’artisanat, je citerai la manufacture de Nimy dont le savoir-faire n’est plus à démontrer et qui fut rachetée par la Société Céramique en 1921.

Revenons à notre visite et bien que l’objectif ne soit pas de dresser un historique complet de cette production, progressons dans le temps pour observer ces pièces. Produites par la Société Céramique en 1914 et offrant un magnifique camaïeu bleu, ces pièces connues sous le nom de décor « NIPPON » offrent une décoration pour le moins incontournable dans la culture japonaise : la geisha. J’attire également votre attention sur les frises qui encadrent les différentes compositions. Celles-ci pourraient également être une inspiration de l’art japonais au travers des frises dites « Hanabishi » (花菱).

Terminons sur ces pièces produites à l’occasion des Jeux Olympiques de Tokyo en 1964. Vous les reconnaissez, n’est-ce pas ? Il s’agit bien du décor « NIPPON » repris sous le nom « SAYONARA » mais traité dans un camaïeu de brun. À l’image des athlètes qui firent leurs adieux à leurs hôtes japonais à la fin des Jeux Olympiques, ici s’achève cette première partie, témoignant d’une aventure qui dura près d’un siècle.

Mais il est encore trop tôt pour vous faire nos adieux. Entrons maintenant dans l’univers intimiste des Geisha au travers de l’exposition de Monsieur Paul van der Veer.

La dernière photo de l’exposition figure la Geiko Kikuyae qui, au terme de la cérémonie de l’Erikae (襟替え), passe du statut de maiko à celui de Geiko. Le terme « Erikae » peut être divisé en deux termes : Eri (襟), col et Kae, du verbe Kaeru (替える), changer. Il se traduit donc par le changement de col qui revêt une symbolique très forte dans laquelle la maiko délaisse le col rouge et prend le col blanc de Geiko. Aboutissement d’un long et difficile apprentissage, cette photo incarne cet accomplissement.

Source: Paul van der Veer

Ainsi, Paul Van der Veer nous plongea dans l’intimité de ces femmes qui évoluent dans l’Okiya (置屋) Hanafusa (花ふさ) de Miyagawachô (宮川町), l’un des cinq Hanamachi (花街) de Kyoto. Créé en 1751 en tant que lieu de rencontre pour les artistes locaux, Miyagawachô est situé près du théâtre Kabuki Minamiza et doit son nom à une coutume du festival de Gion consistant à laver les palanquins sacrés du sanctuaire de Yasaka dans la rivière Kamo.

C’est dans ce quartier qu’évoluent les Geisha de la maison Hanafusa. Le terme de Geisha (芸者) est lui aussi très intéressant et peut se décomposer de la façon suivante : Gei (芸), art et Sha (者), personne. En l’occurrence, il s’agit donc d’une personne liée à l’art, une artiste.

De ce fait, tout au long de l’exposition et sous les explications de Monsieur van der Veer, nous découvrîmes ces femmes versées dans la culture traditionnelle japonaise au travers de l’étude et de la maitrise de la danse, du chant, du shamisen, de la cérémonie du thé.

Cet article est également l’occasion d’insister sur un élément très important. Les Geisha ne sont en aucune manière des prostituées. Elles sont souvent confondues à tort avec les Oiran (花魁), les courtisanes de haut rang célèbres durant la période Edo. Cette confusion se rencontre encore très souvent dans la littérature ou l’image du XXe siècle, comme le prouve l’exemple ci-dessous.

Carte postale ancienne. Oiran, XXe siècle

La parcours d’une Geisha est strict et éprouvant. Pour devenir une maiko, la candidate doit quitter la maison familiale et s’installer dans l’Okiya où commence la préparation, Shikomi (仕込み) pendant un an. Durant cette période, elle doit obéir aux règles établies par l’Okiya, s’initier à la danse et apprendre le dialecte de Kyoto. Après cette période, elle devient une minarai (見習い) et durant cette phase d’environ un mois, elle assiste aux soirées avec ses ainées qu’elle observe et étudie. Vient ensuite le moment où elle devient une maiko et se lie officiellement à l’une de ses ainées qui l’accompagnera dans ce monde hors du commun.

Maiko Kikusana

Source: Paul van der Veer

Bien plus qu’une exposition, chaque photo dévoile sa part du quotidien d’un univers mystérieux qui suscite la fascination.

Mais sans entrer dans l’idéalisation, Paul Van der Veer capte la vie qui suit son cours dans les murs de l’Okiya Hanafusa et il nous la transmet telle qu’elle est, c’est-à-dire vivante, humaine. Tout au long de notre visite, nous avons ressenti la passion avec laquelle il a travaillé et cette passion transparaît également dans chacun de ses clichés.

Maiko Kikusana

Source: Paul van der Veer

Cet article touche à sa fin et pourrait encore faire couler beaucoup d’encre tant le contenu de cette visite était riche et intéressant mais nous vous invitons à découvrir par vous-même le Centre Céramique et cette exposition de photos.

Et bonne nouvelle, l’exposition a été prolongée jusqu’au 26 juin alors n’attendez plus. Toutes les informations se trouvent en fin d’article.

Nous tenons à remercier Monsieur Dijkman ainsi que Monsieur Paul van der Veer qui nous ont accompagnés lors de cette visite et sans lesquels cet article n’aurait pu voir le jour. Ils nous ont transmis des savoirs, des expériences d’une grande richesse que nous espérons, à notre tour, vous avoir transmis.

N’hésitez pas à consulter les liens ci-dessous pour de plus amples informations :

Itchiku Tsujigahana : From shadow to light

“Fabric of Light. Itchiku Tsujigahana”, here is the title of the book that caught my eye in the middle of a myriad of bookshelves. It was sitting right there, in a former bookshop of Namur. I went through my precious find quickly and slowly at the same time. That growing feeling of curiosity has been quickly replaced by awe and amazement. A sophisticated, colourful and unexplored world was slowly but surely revealing itself in front of my overwhelmed eyes. This is how I began to discover what was hiding behind this title. The story of a man promoted to the rank of master, along with a method whose name is of obscure significance that will ironically allow him to come out of the shadow and step into the light all the way through Europe.

Let’s start our journey with the master Kubota Itchiku (久保田一竹, 1917-2003). His artistic path began very early in 1931 with the master Kobayashi Kiyoshi (小林清師) via the study of Yûzen (友禅) and Rôkechi (﨟纈) processes. Those two dyeing methods have direct filiation. The first one is characterised by the making of paste resist on the decorative patterns to protect these during the dye baths immersion. It is thus named by the one who modernized it in 1700, the Kyoto fan painter Miyazaki Yûzen (宮崎友禅, active from 1684 to 1703). The second one is older, its usage dating back to the days of Nara and is, for its part, a wax-resist.

Then, in 1934, he increases his artistic knowledge by studying figurative painting under the guidance and instructions of Ohashi Gekko (大橋月皎). Besides, in 1936, he began to study landscape painting, sansuiga (山水画) and suibokuga (水墨画), under the teaching of Kitagawa Shunko (北川春耕). Although at the end of the 18th century, Japanese landscape painting is influenced by Western realism, this movement is usually characterised by the idealized representation of reality with the use of specific shapes such as mountains, clouds, streams, etc. The same applies to the suibokuga painting in which landscapes are made with Chinese ink by playing on gradients to bring light and dark within the composition.

After discovery of his background and amazing career, I cannot help but think of other great names of the Japanese art like Ogata Kôrin (尾形光琳, 1658-1716) or Shibata Zeshin (柴田 是真, 1807-1891). The first one gave origin to the Rinpa school of painting and created lacquers of exquisite quality. The second one, man of many talents, definitely marked the 19th century. I’m neither an art historian nor an expert but, in my opinion, they do have a commonality : their study of painting leaving a mark in their work. Indeed, Louis Gonse (1846-1921) in his book “the Japanese art” described decorative arts as follows: “Any artist is a painter before being carver, lacquerer or ceramicist”. He adds: “Japan has such an amazing quality in the selection of its artists that it led to universality of abilities not often encountered with us”. Those were the words written by the author in 1883, which I believe continue to resonate this day seeing the career of Kubota Itchiku.

His discovery of the Tsujigahana process took place in 1937 at the Tokyo National Museum. There, in a display case, he saw a fragment of fabric whose brilliance sparked a great fascination within himself. The magic happened and never left his mind once. Not while he was doing his military service in 1938, neither during his mobilisation in 1944, or even throughout his detention in Siberia in 1948 after World War II.

Upon his return, and for about twenty years, he devoted himself to bring that lost in time process back to life. However, he didn’t want to meticulously use the original method step by step. His goal was the rebirth of its beauty via modern dyeing techniques, which gave rise to the Itchiku Tsujigahana. By combining tradition and modernity, the master paid tribute to this forgotten know-how.

Let’s continue our discovery with the original Tsujigahana (辻が花). It made its début at the beginning of the Edo period (1615-1868) and enhances the Yûzen process. Shrouded by an aura of light and mystery, the origin of the name itself is unclear.  The author Helen Benton Minnich, in her book “Japanese Costume and the Makers of Its Elegant Tradition” published in 1963 put forward two main hypotheses. The first one refers to an intertwined flowers pattern which finds its meaning in the kanji « 辻 » and the flower « 花 ». The second one, for its part, is related to “Tsutsujigahana” (つつじが花) which refers to objects dyed in red, similar to azalea flowers.

From a technical perspective, this one is based on the tie and dye method which consists of coloured patterns being produced in the fabric by gathering together many small portions of material and tying them tightly with string before immersing the cloth in the dyebath. However, the Tsujigahana pushed the method to the pinnacle of its aesthetic outcome by adding additional techniques to bring more nuances and details. The use of golden and silver leaves or ink, drawings and embroideries for a better rendition can also be noticed.

Let us now return to the master’s creation: the Itchiku Tsujigahana. There are different production methods and the following explanations are a short summary of the different steps explained in the book presented in the introduction of this article. The preparation of the silk kimono and its homemade background pattern mark the beginning of the process. Then, different parts of the fabric are assembled and tied with yarns to form small bumps. The next step may vary depending on the desired aesthetic goal, but generally, colours are placed on the small bumps before being covered with yarns. Thus, the colour is protected from the dye bath.

After the dye bath, the kimono is steamed, aiming to stabilize the colour. Then ensues a series of rinses followed by drying periods. The purpose of this sequence of operations is twofold. Firstly, draining the silk will allow it to absorb other colours. Indeed, silk can only absorb a certain amount of dye. For an Itchiku Tsujigahana, the author specifies that the silk is rinsed about fifteen times.

However, to achieve the desired effect, the colour is applied thirty times, which means that the material is rinsed nearly four hundred times. Secondly, stretch drying will prevent the silk from shrinking. At last, the yarns are carefully removed to avoid damages on the fabric. Then, embroideries and gilding are added as the final touch. As you will have gathered, creating a kimono takes a lot of time.

The final pieces definitely are unique items. A kimono isn’t simply a piece of clothing anymore but rather a true masterpiece. A striking and disconcerting beauty in which all aspects of nature are unveiled before our eyes in a poetry of colours. Plunge into the heart of Japanese aesthetics and feel the connection between nature, its beauty and Japanese society while admiring one of those kimonos.

The Master passed away in 2003 and could not achieve what seems to be the greatest project of his life: the “Symphony of Light”. It would be easy for me to explain his purpose but I urge you to explore the world of Itchiku Tsujigahana on your own. Imagine the different aspects of nature as an inseparable whole because when you look at a landscape, it is impossible to have an overview of everything that is taking place before your eyes. Take a look at the picture below and it will probably lead you to an awakening moment.

Our journey draws to a close, but the Tsujigahana Itchiku, for its part, travelled the world through multiple exhibitions that allowed the Western world to discover this extraordinary art. Thus, our beautiful country welcomed this unique collection several times. Firstly, in 1985, a first exhibition took place in Brussels at the INNO store. Secondly, in 1989, as part of the international exhibition Europalia. Finally, in 2016, at the Antwerp Fashion Museum.

This adventure of a lifetime was full of successes along with difficulties and while the work of the Master almost sadly vanished like its creator, Patokh Chodiev acquired the collection in 2010 and saved the Kubota Museum to promote and protect this unique art of the Japanese culture.

Nowadays, the Itchiku Kubota Art Museum, located near Lake Kawaguchi in the Yamanashi prefecture, opens its doors to visitors and allows everyone to enter the world of Itchiku Tsujigahana.

I would like to express my warmest thanks to Mr. Mudretsov Victor, a member of the International Chodiev Foundation, for all the photographs that illustrate this article and for sharing his knowledge.

Author: Sébastien Bourgeois

Translator: Flore Wiame

You can find further information on the collection and the International Chodiev Foundation via the following links:

Photo credits: The Kubota Collection