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Concert du Trio Kanade: à la découverte du shamisen

Le 25 octobre dernier, l’équipe de WalloNihon et moi-même assistions à un sublime concert du Trio Kanade et diffusé sur la page TV de l’Arboretum Studio.

Tout au long de cet événement, les instruments entrèrent en communion et nous offrirent un moment magique. Toutefois, lorsqu’Aki Sato entama se performance solo au shamisen, le temps sembla se figer… Telle une fenêtre ouverte sur le passé, je n’assistais plus à un concert mais à la transmission d’un héritage culturel, musical qui prend naissance dans des temps reculés…

Source : photo personnelle.

Mais pour le moment, laissons de côté l’histoire et concentrons-nous un instant sur le présent. Je vous invite à découvrir l’extrait vidéo ci-dessous, témoin de la maitrise technique d’Aki Sato.

Crédit vidéo: Arboretum Studio

Le shamisen est un instrument surprenant, n’est-ce pas ? Comme vous avez pu le constater dans cet extrait, Aki Sato utilise un plectre afin de gratter les cordes.

Simple en apparence, il est capable de produire une grande variété de notes différentes. Mais qu’est-ce qu’un shamisen ?

Un peu de vocabulaire…

Il existe plusieurs types de shamisen mais tous répondent à la même structure de base. De ce fait, nous pourrions le définir simplement comme un corps creux traversé par un manche et muni de trois cordes.

Shamisen réalisé par Takechi Matsukawa, 1891

Source : Takechi Matsukawa | Shamisen | Japanese | The Metropolitan Museum of Art (metmuseum.org) (Domaine public)

Entamons notre découverte par le corps de l’instrument, dô (胴). Celui-ci est composé de quatre pièces de bois issues de différentes essences : bois de santal rouge/kôki (紅木), bois de rose/shitan (紫檀) ou encore padoauk/karin (花梨). Chaque essence possède des spécificités qui peuvent influencer le son produit par le shamisen.

Dans l’article sur le koto, j’avais mentionné la présence de motifs sculptés à l’intérieur du corps et connus sous le nom d’ayasugi (綾杉). Il est intéressant de souligner que ces motifs peuvent également se retrouver sur la face interne du corps des modèles de shamisen destinés aux concerts. Motifs qui, rappelons-le, améliorent considérablement la tonalité de l’instrument.

Traditionnellement, la partie externe du corps est recouverte d’une peau de chat ou de chien, kawa (皮). La peau de chat, plus fine, offrirait un son plus léger alors qu’à l’inverse, la peau de chien, plus épaisse, donnerait un son plus lourd.

À la lecture de ces dernières lignes, certains pourraient trouver cette pratique condamnable mais c’est un débat sur-lequel je ne m’étendrai pas car ce n’est pas mon but. Néanmoins, notons qu’il existe des peaux synthétiques même si celles-ci offrent une tonalité nettement inférieure à celle des peaux naturelles. Toutefois, ces dernières sont notamment conseillées aux amateurs ou aux personnes qui ne souhaitent pas entrer dans un apprentissage approfondi du shamisen.

Pour protéger la peau des coups du plectre, bachi (撥), une pièce de peau, bachigawa (撥皮) est ajoutée sur la partie supérieure du corps. Enfin, une pièce de tissu mais qui peut aussi prendre la forme d’une coque laquée, le doûkake (胴掛け) recouvre un côté du corps pour protéger la peau et supporter la main qui tient le plectre lorsque la personne joue.

Source : Takechi Matsukawa | Shamisen | Japanese | The Metropolitan Museum of Art (metmuseum.org) (Domaine public)

Passons maintenant au manche du shamisen, sao (棹). La composition de ce dernier peut varier. En effet, il peut être réalisé en une seule pièce ou constitué un assemblage de trois morceaux de bois qui peuvent être désassemblés pour en faciliter le transport, permettre des réparations locales et réduire la déformation du bois. Tout comme le corps de l’instrument, l’essence utilisée pour la fabrication du manche va avoir un impact sur le son produit.

Classiquement, les trois cordes utilisées sur le shamisen sont en soie bien que des cordes en nylon existent également. Celles-ci sont attachées à un cordier, neo (音緒) fixé à l’extrémité inférieure du corps à l’aide de chevilles en bois ou en ivoire. La sommet du manche prend une forme incurvée appelée ebio (海老尾). Dans celui-ci, on retrouve un espace ajouré qui contient le cheviller, l’itogura (糸蔵). Les trois cordes sont enroulées autour de ce dernier et sont tendues sur le haut du manche par le biais de chevilles qui traversent la pièce de bois. Celles-ci portent le nom de itomaki (糸巻). Exercer un mouvement de rotation sur ces dernières permet de régler la tension des cordes.

Source : photo personnelle.

Apporter une modification à ces différentes pièces va avoir un impact considérable sur le ton et le son du shamisen. En outre, il existe de multiples combinaisons de pièces, cordes et plectres qui vont également produire les mêmes changements.

De surcroît, vous l’avez sûrement remarqué dans l’extrait vidéo mais à la différence d’une guitare, le shamisen ne dispose pas de frettes, les ligatures permettant de changer les notes avec une plus grande précision. Ce détail témoigne du haut niveau d’habileté nécessaire afin d’obtenir la hauteur spécifique des notes.

Au regard de ces éléments, le shamisen est simple en apparence mais d’une grande complexité. Sur la photo ci-dessous, vous pouvez retrouver les différents éléments que je viens de citer.

Légende :

  • 1 : Dô (胴)
  • 2 : Kawa (皮)
  • 3 : Bachi (撥)
  • 4 : Doûkake (胴掛け)
  • 5 : Sao (棹)
  • 6 : Neo (音緒)
  • 7 : Ebio (海老尾)
  • 8 : Itogura (糸蔵)
  • 9 : Itomaki (糸巻)

Retournons maintenant dans le passé et découvrons l’histoire de cet instrument dont les racines sont enfouies au-delà de l’archipel nippon.

Histoire

Bien que de nombreuses hypothèses entourent l’histoire du shamisen (三味線), son origine semble s’enraciner en Chine. Sous la dynastie Qin (221-206 aCn) apparut le Xiantao qui évolua progressivement vers ce que l’on appelle le Sanxian sous la dynastie Ming, entre les XIIIe et XIVe siècle. Cet dernier est très intéressant car il possède différentes similitudes avec le shamisen au travers notamment de sa forme générale et de la présence de trois cordes,  la caractéristique dont il tire son nom.

Sanxian, XIXe siècle

Source : Sanxian (三弦 ) | Chinese | Qing dynasty (1644-1911) | The Metropolitan Museum of Art (metmuseum.org) (Domaine public)

Il serait ensuite arrivé dans le Royaume de Ryûkyû, la région actuelle d’Okinawa, à la fin du XIVe siècle. À ce moment-là, l’instrument portait le nom de sanshin (三線), littéralement trois cordes ou encore jamisen (蛇味線), une référence à la peau de serpent qui recouvre le corps de l’instrument et que possède également son homologue chinois. Il arriva finalement dans le port de Sakai, près d’Osaka dans la seconde moitié du XVIe siècle avant d’évoluer progressivement et d’adopter, dans le courant du XVIIe siècle, la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

Une évolution notable se produisit entre le jamisen et l’instrument que l’on connait aujourd’hui. Celle-ci concerne la matière qui recouvre le corps de l’instrument. Comme je l’ai mentionné précédemment, le corps du shamisen est recouvert d’une peau de chat ou de chien mais il n’en fut pas toujours le cas puisque son ancêtre était recouvert d’une peau de serpent. L’explication est due à deux facteurs. Le premier fut la difficulté d’approvisionnement. Le second est en lien avec cette première explication car pour répondre à cette difficulté et dans une volonté d’amélioration, les japonais découvrirent que les peaux de chats et de chiens répondaient à cet objectif.

Sur la carte ci-dessous, vous pouvez voir le trajet parcouru par ce formidable instrument.

Source : monprof carte chine japon | patricia m | Flickr (Domaine public)

Mais son parcours ne s’arrêta pas là… Au fil du temps, il accompagna différents styles musicaux. C’est ainsi qu’il fut le partenaire idéal des chansons populaires mais il accompagna également le théâtre Kabuki, le bunraku et fut l’un des trois instruments composant le sankyoku : la réunion du shamisen, du koto et du kokyû, ce dernier étant un autre instrument à cordes et archet.

Il est temps de plonger à nouveau dans la musique d’Aki Sato et de découvrir ce qu’elle dissimule…

Tanuki

Elle nous emmena à la découverte d’une chanson intitulée Tanuki et qui est très représentative d’un autre style musical, le sakumono (作物). Mais de quoi s’agit-il ? Regardez la vidéo ci-dessous et vous pourrez en voir un aperçu.

Crédit vidéo: Arboretum Studio

Comme vous l’avez remarqué, Aki Sato accompagne son jeu avec un côté narratif qui est très présent dans ce style. Caractérisé par un contenu comique, ce genre musical n’en reste pas moins extrêmement difficile car il nécessite une diversité technique extrêmement riche.

En outre, le sakumono fait partie de ce que l’on appelle le jiuta (地歌) qui est un morceau de musique joué au shamisen et qui a vu le jour dans les régions de Kyôto et d’Osaka à la fin du XVIe siècle.

Notre aventure touche doucement à sa fin mais terminons sur une dernière note. Lors du concert, nous avons eu l’occasion de voir le parcours musical de chaque artiste et je n’ai pu m’empêcher de m’intéresser au parcours d’Aki Sato, Maitre de shamisen de l’École Nogawa (野川流). Cette dernière a été fondée par Nogawa Kenkô (… – 1717) entre les XVIIe et XVIIIe siècle. Durant sa vie, il édita 32 chansons et les transmit en tant que style Nogawa. Actuellement, il n’existe que deux écoles de jiuta dont l’école Nogawa qui perpétue la transmission de son fondateur.

À la lumière de ces informations, je pense qu’il n’est pas exagéré de dire qu’Aki Sato nous a offert bien plus qu’une performance, elle nous a permis d’entrer dans l’essence même de sa pratique musicale et nous a plongé au cœur même d’un héritage d’une valeur inestimable.

N’étant pas spécialiste de la musique traditionnelle japonaise, ce n’est pas un avis d’expert que je vous livre ici mais celui d’un passionné. Ainsi s’achève notre histoire qui, je l’espère, vous aura plu.

Je tiens à remercier le Trio Kanade et plus particulièrement Aki Sato ainsi que l’Arboretum Studio pour m’avoir permis de donner vie à cet article.

Je souhaite également remercier l’équipe de WalloNihon qui m’a soutenu dans son écriture, non sans peine.

Si vous souhaitez suivre ces artistes talentueuses, suivez les liens suivants :

Pour revoir le concert et découvrir le programme qui était proposé, une seule adresse, celle indiquée ci-dessous :

Découverte du film « Hokusai » au Japan Film Festival in Brussels

Cher Lecteur,

Nous n’arrêtons pas de te parler du Japan Film Festival à Bruxelles et des activités culturelles autour de celui-ci mais on ne t’a pas encore présenté de film ! Voici donc le film que j’ai eu le bonheur de découvrir pour sa première diffusion en Europe : Hokusai.

Et pour commencer, voici un bref rappel de qui est Hokusai en quelques périodes-clé…

Autoportrait de Hokusai sous les traits d’un vieillard (1840-1849)
Encre de chine et sanguine sur papier • RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier

Katsushika Hokusai (葛飾 北斎), qui se surnomme lui-même « Vieux Fou de dessin » est un peintre, dessinateur et graveur. Il est né dans la province Edo (qui deviendra Tokyo) en 1760 de parents qui nous sont inconnus. Il fut adopté très jeune par un oncle, fabricant de miroirs en bronze. Dès l’enfance, le petit Tokitarô Kawamura de son vrai nom, montra des aptitudes certaines pour le dessin.

Il commence sa formation artistique vers 16 ans dans un atelier de xylographie. Dès 1778, il se forme auprès de Katsukawa Shunshô, peintre d’estampes ukiyo-e et portraitiste d’acteurs de kabuki. En hommage à celui-ci, le futur Hokusai adopte son premier pseudonyme d’artiste « Katsukawa Shunrô ».

A la mort de son maître (1792) et suite à un désaccord avec son successeur, Hokusai quitte l’atelier Katsukawa. S’ensuit une période de sa vie où il vit pauvrement et illustre notamment des romans bon marché pour assurer sa survie.

En 1794, il continue sa formation grâce à une école plus classique ayant pour maître Tawaraya Sôri. Au décès de celui-ci, il utilisera ce nom pour créer un autre de ses pseudonymes les plus connus « Sôri »

A partir de 1796, il forge son style personnel bien qu’influencé par l’art de la Chine et de l’Occident de par les Hollandais (seuls autorisés à commercer avec le Japon à cette époque). Fidèle de la secte bouddhique « Nichiren », il adopte le fameux nom qu’on lui connaît le mieux : « Hokusai » (ce nom signifie : Atelier du nord) en hommage à Bodhisattva Myôken, l’incarnation de l’étoile polaire.

En 1814, le premier tome de ses Hokusai Manga est publié, il y en aura 15 au total. Notons qu’il est l’inventeur de ce mot « manga » que l’on peut traduire par « dessin libre ». Les Hokusai Manga sont un recueil de ses croquis concernant divers sujets (plantes, animaux, personnages, scènes de vie, etc.). Ces ouvrages donnent une idée intéressante de la vie à cette époque.

L’artiste atteint l’apogée de son art à partir des années 1830 et suivantes. C’est à cette époque qu’il engendre ses estampes parmi les plus connues : « Les 36 vues du Mont Fuji », « Les remarquables vues des ponts de différentes provinces » ou encore « Les cascades des différentes provinces ».

Hokusai meurt en 1849 après une carrière impressionnante où il réalisa une quantité vraiment considérable de dessins et peintures (environ 30.000 !). Ses dernières paroles sur terre furent : « Si le ciel m’avait accordé encore dix ans de vie, ou même cinq, j’aurais pu devenir un véritable peintre. ».

Différentes identités…

Faisons une parenthèse sur les principaux pseudonymes d’artistes qu’il utilisa au cours de sa carrière (il en aurait utilisé plus d’une centaine au total !) :

  • Katsukawa Shunrô (1778-1794),
  • Sôri (1794-1798),
  • Katsushika Hokusai (1798-1810),
  • Taito (1811-1819),
  • Iitsu (1820-1834),
  • Gakyô Rojin Manji (1834-1849)

Postérité…

Hokusai influença de nombreux artistes européens, en particulier Gauguin, Vincent van Gogh, Claude Monet et plus largement le mouvement artistique appelé japonisme.

Il inspira également beaucoup de créations artistiques tournées sur sa personne telles des mangas, des films, une quantité immense de livres dédiés, etc.

Quelques œuvres :

Illustrations de livres, collection du MET Museum
Transmettre l’esprit, révéler la forme des choses: Hokusai Manga, volume 5
collection du MET Museum
Transmettre l’esprit, révéler la forme des choses: Hokusai Manga, volume 11, collection du MET Museum
La grande vague de Kanagawa (神奈川沖浪裏) souvent appelé simplement « La vague » est issue de la série « Les 36 vues du Mont Fuji » et est sans doute l’œuvre la plus connue en Occident (image dans le domaine public)
Le Fuji par temps clair, aussi appelé « Fuji rouge » ( 凱風快晴) est également une œuvre issue de la série « Les 36 vues du Mont Fuji » (image dans le domaine public)
Pont Yahagi à Okazaki sur le Tokaido (諸國名橋奇覧 東海道岡崎矢はぎのはし), œuvre issue des « Remarquables vues des ponts de différentes provinces »
(image dans le domaine public)
La cascade de Kirifuri sur le Mont Kurokami dans la province de Shimotsuke
(image dans le domaine public)

Et maintenant que nous avons grossièrement brossé le portrait du génialissime Hokusai, revenons à ce film qui lui est consacré

Affiche du film

Détails :

Réalisation : HASHIMOTO Hajime

Scénario : KAWAHARA Len

Casting : YAGIRA Yûya (Hokusai jeune), TANAKA Min (Hokusai vieux), ABE Hiroshi (Tsutaya Juzaburo), KAWAHARA Len (Oi, Fille de Hokusai) NAGAYAMA Eita (Tanehoko Ryutei), entre autres

Production : Len Kawahara (Stardust Pictures / SDP Inc)

Distribution: Free Stone Productions Co., Ltd.

Découvrez le trailer sous-titré en français ici :

Il y a même un site internet officiel où vous trouverez beaucoup d’information concernant ce film. Pas de problème de compréhension car, en plus de la langue japonaise, ce site est traduit en français, anglais et chinois. Cliquez ICI.

Synopsis sur le site officiel du Japan Film Festival:

18ème siècle, ère Edo : un jeune artiste impécunieux dans le centre-ville. Il est minable et vit au jour le jour avec l’argent qu’il gagne en vendant ses tableaux dans les rues. Un jour, un éditeur populaire le découvre et l’amène à libérer son potentiel … Mais le shogunat d’Edo interdit bientôt les divertissements et son talent risque de le mener à l’échafaud …

Petit résumé personnel :

Le personnage, jeune, semble plutôt imbu de lui-même et peu agréable à fréquenter. Bien que très productif, il éprouve des difficultés à vivre de son art mais il persévère.

L’éditeur d’estampes populaires Tsutaya Juzaburo chez qui Hokusai cherche à vendre ses estampes le met à l’épreuve. Il pousse le jeune artiste dans ses retranchements pour lui faire prendre conscience de la raison pour laquelle il peint.

Il faudra attendre un événement tragique où Hokusai a failli perdre la vie pour que celui-ci comprenne enfin l’essence de son art.

Hokusai se lie d’amitié avec Tanehoko Ryutei dont il illustre les livres. Cet homme, bravant l’interdit du shogunat, écrivait des romans malgré son statut de samouraï. Il le paiera d’ailleurs de sa vie.

Malgré la perte de son ami et malgré l’attaque d’apoplexie dont il a survécu avec quelques séquelles, Hokusai continuera coûte que coûte à peindre…

Mon avis :

J’ai beaucoup aimé ce film que j’ai trouvé très intéressant et instructif quant à cette période de l’histoire du Japon. On y apprend les rigueurs imposées par le shogunat sur la production artistique et les sanctions infligées, jusqu’à la condamnation à mort ! Il en fallait du courage pour rester un artiste entier, ne rabotant pas son inspiration pour convenir à la loi !

Concernant le personnage principal, on y découvre un Hokusai comme un être humain avec ses défauts et ses doutes et non pas seulement comme le génie qu’il est devenu ensuite. Cela le rend plus proche du spectateur même s’il paraît imbuvable dans sa jeunesse…

On y voit le cheminement d’un homme qui se cherche lui-même et qui ne se lasse pas de travailler encore et encore afin de s’améliorer et atteindre le sommet de son talent. Cette persévérance est touchante et aussi, très encourageante.

Sincèrement, ce film biographique est vraiment très inspirant et je vous conseille de le regarder au cinéma dès que l’occasion se (re)présentera. C’est pour des perles comme ce film que je suis si heureuse que le Japan film festival à Bruxelles ait vu le jour. Quelle belle initiative !

Merci pour cette découverte culturelle !

Pour visiter le site du Japan Film Festival in Brussels, c’est par ici : https://www.jffb.org/

Et pour la page Facebook, c’est ici: https://www.facebook.com/Japanfilmfestivalbrussels

Jennifer pour Wallonihon

Concerts au Japan Film Festival de Bruxelles

« Par une sereine nuit de lune, sans un nuage, la vue de la surface calme de la mer éveilla chez le Prince le souvenir des étangs familiers de son ancienne demeure, et une indicible nostalgie l’envahit pour tout ce qu’il avait laissé, mais seule l’île d’Awaji s’offrait à son regard. Évoquant le poème :

de l’île d’Awaji

à l’écume pareille

la poignante beauté

dévoile et mon émotion la nuit de lune limpide

Il tira de son étui la cithare que depuis longtemps il n’avait touchée, et le voyant effleurer les cordes d’un air absent, ses compagnons furent saisis d’une tristesse inquiète. Et quand il interpréta, en entier et de toute son âme, le morceau intitulé Kôryo, cette musique qui parvenait à la maison de l’orée des collines, mêlée au froissement des pins et au bruit des vagues, dut pénétrer jusqu’au cœur la sensible jeune personne. » [1]

Dans cet extrait issu du chapitre XIII du « Genji Monogatari » et intitulé « Akashi », le Prince Genji se remémore les souvenirs, la musique de la cour à Kyoto et se console en jouant de ce magnifique instrument qu’est le koto (琴).

Akashi (Akashi) from Tale of Genji (Genji Monogatari)

Source : Chester Beatty, Akashi (Akashi) from Tale of Genji (Genji Monogatari), [En ligne] https://viewer.cbl.ie/viewer/image/J_1038_13/54/ (Page consultée le 17 octobre 2021).

C’est par cette brève introduction que Jennifer et moi-même souhaitions vous immerger dans un univers musical qui nous incite à la rêverie. Lors du « Japan Film Festival » de Bruxelles, nous avons eu la chance d’assister à deux concerts. Le premier mit en scène deux musiciennes de koto dont Aki Sato tandis que le second nous offrit de belles sonorités supplémentaires de par la présence de deux autres artistes : Yuina Takamizo au saxophone et Tokuko Kakiuchi au piano. Toutes les informations supplémentaires concernant ces trois artistes sont présentes en fin d’article.

Au fait, le koto, de quoi s’agit-il ?

L’origine du koto est sujet à différentes hypothèses mais la plus courante précise que cet instrument aurait été introduit de Chine au Japon durant l’époque de Nara (710-794). Initialement joué dans la vie de la cour à Kyôto, celui-ci disparut dans les turbulences de la période de Kamakura (1185-1333). Bien qu’il soit très difficile voire impossible de redécouvrir la musique originelle de la cour de Kyôto, la littérature classique nous offre divers témoignages éblouissants de cet instrument. Il fallut alors attendre la période Edo et plus précisément la seconde moitié du XVIIe siècle pour que celui-ci puisse connaître une véritable renaissance.

Il se compose de deux pièces de bois assemblées. La première est le corps creux, faisant office de caisse de résonance. La seconde est une planche qui va couvrir le fond. Ces deux parties sont taillées dans du bois de paulownia et l’assemblage final mesure entre 125 et 180 cm de longueur. C’est un bois très intéressant qui a souvent été utilisé dans l’art japonais. En effet, il varie très peu, que ce soit au niveau de son expansion, de sa contraction ou de sa fissuration. En outre, il est léger et peut être facilement travaillé.

À cela s’ajoutent deux particularités qui vont déterminer la qualité du koto. Comme je viens de le préciser, l’instrument est taillé dans le bois. Toutefois, un instrument de qualité présentera toujours à sa surface des motifs circulaires provenant des anneaux de l’arbre. Moins visible mais tout aussi important, des motifs spéciaux sont sculptés à l’intérieur du koto pour en améliorer la tonalité. Ceux-ci portent le nom d’ayasugi (綾杉). Il existe différentes sortes de motifs allant du plus rare et du plus prestigieux au plus courant. Ces différents motifs déterminent également la valeur du koto.

Le koto est accompagné d’un vocabulaire spécifique dont voici quelques exemples :

1. Iso (磯) : le côté du corps du koto.

2. Ryûkaku (竜角): Pièce située à l’extrémité du corps et qui supporte les cordes.

3. Ryûzetsu (竜舌) : Élément situé à l’extrémité droite de l’instrument et qui présente une forme de langue. Cette pièce peut être réalisée dans différentes matières et décorée.

4. Ji (柱) : Sortes de chevalets mobiles dont les rôles sont de maintenir les cordes mais également de régler la longueur de la vibration de ces dernières en les déplaçant sur le corps. 5. Gen (弦): Terme qui désigne tout simplement les cordes en soie ou plus couramment en nylon désormais.

6. Unkaku (雲角) : Désigne la partie du koto la plus éloignée de la zone où les cordes sont jouées.

7. Ryûbi (竜尾) : Extrémité arrière du corps.

Ce ne sont là que quelques que quelques exemples liés aux différentes parties d’un koto. Toutefois, vous aurez peut-être remarqué un détail intéressant, la répétition du kanji Ryû (竜), dragon et qui souligne certaines parties. Cela fait référence à une légende selon laquelle la forme de l’instrument provient de celle d’un dragon accroupi.

Le koto moderne compte 13 cordes mais initialement, celui-ci était composé de 5 cordes. Cela dit, il est possible d’en rencontrer munis de 17, 20, ou 25 cordes. Michio Miyagi (1894-1956), l’un des plus célèbres compositeurs pour cet instrument, est l’inventeur du koto à 17 cordes et en a même créé un comportant 80 cordes mais cet unique exemplaire n’est plus utilisé depuis.

Pour jouer, le musicien pince les cordes avec 3 plectres enfilés à sa main droite (pouce-index-majeur) et les doigts nus de sa main gauche. Il peut aussi gratter les cordes, les frapper ou les frotter. La table elle-même peut produire des sons de percussion. Cet instrument aux allures simples mais avec un maniement complexe offre décidément beaucoup de possibilités.

Notre ressenti

Le mariage du koto, du saxophone et du piano fut enchanteur. Chaque artiste apporta son talent au service d’un concert de toute beauté. Pour les amoureux de la musique japonaise que nous sommes, ce fut une très belle découverte ! Elles ont ainsi réussi à enchanter ce dimanche après-midi avec leur délicieuse musique.

Néanmoins, nous regrettons le manque de respect de certains spectateurs qui étaient véritablement incapables de garder le silence pour profiter de ces belles mélodies. De plus, le lieu étant un endroit de passage très fréquenté, les conditions n’étaient pas optimales pour savourer pleinement la musique en raison du flot continu de passants.

Malgré cela, les prestations de ces musiciennes furent remarquables, quel professionnalisme ! Nous imaginons aisément que ce contexte dut leur demander un effort considérable de concentration afin de fournir, malgré tout, un travail musical de qualité !

Les voir jouer dans des conditions habituelles de concert doit être une expérience magnifique qu’on attend de pouvoir vivre avec impatience ! Toutefois, réjouissons-nous car ce lundi 25 octobre à 20h, ce trio sera à nouveau réuni pour nous offrir un concert en ligne ! Vous trouverez tous les détails de ce concert ci-dessous.

Vous pouvez suivre les différentes artistes via leur page personnelle :

Aki Sato :

  • Facebook : @Koto&Shamisen AKI SATO

Yuina Takamizo :

  • Facebook : @yuinatakamizosaxophoniste
  • Instagram: yuinatakamizosaxophone

Le trio réuni via la page Facebook : @triokanade

Lien vers le concert prévu le 25 octobre 2021 : (1) Trio KANADE *** Live Concert Streaming @ArboretumStudio | Facebook

[1] SIEFFERT R. (2008). Le Dit du Genji illustré par la peinture traditionnelle japonaise du XIIe au XVIIe siècle. Paris : Diane De Seilliers,  p. 351.

Itchiku Tsujigahana : From shadow to light

“Fabric of Light. Itchiku Tsujigahana”, here is the title of the book that caught my eye in the middle of a myriad of bookshelves. It was sitting right there, in a former bookshop of Namur. I went through my precious find quickly and slowly at the same time. That growing feeling of curiosity has been quickly replaced by awe and amazement. A sophisticated, colourful and unexplored world was slowly but surely revealing itself in front of my overwhelmed eyes. This is how I began to discover what was hiding behind this title. The story of a man promoted to the rank of master, along with a method whose name is of obscure significance that will ironically allow him to come out of the shadow and step into the light all the way through Europe.

Let’s start our journey with the master Kubota Itchiku (久保田一竹, 1917-2003). His artistic path began very early in 1931 with the master Kobayashi Kiyoshi (小林清師) via the study of Yûzen (友禅) and Rôkechi (﨟纈) processes. Those two dyeing methods have direct filiation. The first one is characterised by the making of paste resist on the decorative patterns to protect these during the dye baths immersion. It is thus named by the one who modernized it in 1700, the Kyoto fan painter Miyazaki Yûzen (宮崎友禅, active from 1684 to 1703). The second one is older, its usage dating back to the days of Nara and is, for its part, a wax-resist.

Then, in 1934, he increases his artistic knowledge by studying figurative painting under the guidance and instructions of Ohashi Gekko (大橋月皎). Besides, in 1936, he began to study landscape painting, sansuiga (山水画) and suibokuga (水墨画), under the teaching of Kitagawa Shunko (北川春耕). Although at the end of the 18th century, Japanese landscape painting is influenced by Western realism, this movement is usually characterised by the idealized representation of reality with the use of specific shapes such as mountains, clouds, streams, etc. The same applies to the suibokuga painting in which landscapes are made with Chinese ink by playing on gradients to bring light and dark within the composition.

After discovery of his background and amazing career, I cannot help but think of other great names of the Japanese art like Ogata Kôrin (尾形光琳, 1658-1716) or Shibata Zeshin (柴田 是真, 1807-1891). The first one gave origin to the Rinpa school of painting and created lacquers of exquisite quality. The second one, man of many talents, definitely marked the 19th century. I’m neither an art historian nor an expert but, in my opinion, they do have a commonality : their study of painting leaving a mark in their work. Indeed, Louis Gonse (1846-1921) in his book “the Japanese art” described decorative arts as follows: “Any artist is a painter before being carver, lacquerer or ceramicist”. He adds: “Japan has such an amazing quality in the selection of its artists that it led to universality of abilities not often encountered with us”. Those were the words written by the author in 1883, which I believe continue to resonate this day seeing the career of Kubota Itchiku.

His discovery of the Tsujigahana process took place in 1937 at the Tokyo National Museum. There, in a display case, he saw a fragment of fabric whose brilliance sparked a great fascination within himself. The magic happened and never left his mind once. Not while he was doing his military service in 1938, neither during his mobilisation in 1944, or even throughout his detention in Siberia in 1948 after World War II.

Upon his return, and for about twenty years, he devoted himself to bring that lost in time process back to life. However, he didn’t want to meticulously use the original method step by step. His goal was the rebirth of its beauty via modern dyeing techniques, which gave rise to the Itchiku Tsujigahana. By combining tradition and modernity, the master paid tribute to this forgotten know-how.

Let’s continue our discovery with the original Tsujigahana (辻が花). It made its début at the beginning of the Edo period (1615-1868) and enhances the Yûzen process. Shrouded by an aura of light and mystery, the origin of the name itself is unclear.  The author Helen Benton Minnich, in her book “Japanese Costume and the Makers of Its Elegant Tradition” published in 1963 put forward two main hypotheses. The first one refers to an intertwined flowers pattern which finds its meaning in the kanji « 辻 » and the flower « 花 ». The second one, for its part, is related to “Tsutsujigahana” (つつじが花) which refers to objects dyed in red, similar to azalea flowers.

From a technical perspective, this one is based on the tie and dye method which consists of coloured patterns being produced in the fabric by gathering together many small portions of material and tying them tightly with string before immersing the cloth in the dyebath. However, the Tsujigahana pushed the method to the pinnacle of its aesthetic outcome by adding additional techniques to bring more nuances and details. The use of golden and silver leaves or ink, drawings and embroideries for a better rendition can also be noticed.

Let us now return to the master’s creation: the Itchiku Tsujigahana. There are different production methods and the following explanations are a short summary of the different steps explained in the book presented in the introduction of this article. The preparation of the silk kimono and its homemade background pattern mark the beginning of the process. Then, different parts of the fabric are assembled and tied with yarns to form small bumps. The next step may vary depending on the desired aesthetic goal, but generally, colours are placed on the small bumps before being covered with yarns. Thus, the colour is protected from the dye bath.

After the dye bath, the kimono is steamed, aiming to stabilize the colour. Then ensues a series of rinses followed by drying periods. The purpose of this sequence of operations is twofold. Firstly, draining the silk will allow it to absorb other colours. Indeed, silk can only absorb a certain amount of dye. For an Itchiku Tsujigahana, the author specifies that the silk is rinsed about fifteen times.

However, to achieve the desired effect, the colour is applied thirty times, which means that the material is rinsed nearly four hundred times. Secondly, stretch drying will prevent the silk from shrinking. At last, the yarns are carefully removed to avoid damages on the fabric. Then, embroideries and gilding are added as the final touch. As you will have gathered, creating a kimono takes a lot of time.

The final pieces definitely are unique items. A kimono isn’t simply a piece of clothing anymore but rather a true masterpiece. A striking and disconcerting beauty in which all aspects of nature are unveiled before our eyes in a poetry of colours. Plunge into the heart of Japanese aesthetics and feel the connection between nature, its beauty and Japanese society while admiring one of those kimonos.

The Master passed away in 2003 and could not achieve what seems to be the greatest project of his life: the “Symphony of Light”. It would be easy for me to explain his purpose but I urge you to explore the world of Itchiku Tsujigahana on your own. Imagine the different aspects of nature as an inseparable whole because when you look at a landscape, it is impossible to have an overview of everything that is taking place before your eyes. Take a look at the picture below and it will probably lead you to an awakening moment.

Our journey draws to a close, but the Tsujigahana Itchiku, for its part, travelled the world through multiple exhibitions that allowed the Western world to discover this extraordinary art. Thus, our beautiful country welcomed this unique collection several times. Firstly, in 1985, a first exhibition took place in Brussels at the INNO store. Secondly, in 1989, as part of the international exhibition Europalia. Finally, in 2016, at the Antwerp Fashion Museum.

This adventure of a lifetime was full of successes along with difficulties and while the work of the Master almost sadly vanished like its creator, Patokh Chodiev acquired the collection in 2010 and saved the Kubota Museum to promote and protect this unique art of the Japanese culture.

Nowadays, the Itchiku Kubota Art Museum, located near Lake Kawaguchi in the Yamanashi prefecture, opens its doors to visitors and allows everyone to enter the world of Itchiku Tsujigahana.

I would like to express my warmest thanks to Mr. Mudretsov Victor, a member of the International Chodiev Foundation, for all the photographs that illustrate this article and for sharing his knowledge.

Author: Sébastien Bourgeois

Translator: Flore Wiame

You can find further information on the collection and the International Chodiev Foundation via the following links:

Photo credits: The Kubota Collection

Itchiku Tsujigahana: de l’ombre à la lumière

« Tissus de Lumière. Itchiku Tsujigahana », tel est le titre du livre qui attira mon regard alors qu’il trônait sur l’une des nombreuses étagères d’une ancienne librairie de la ville de Namur… Tel un trésor, je le parcourus lentement et bien vite, la curiosité fit place à l’émerveillement car se dévoilait sous mes yeux un monde insoupçonné, raffiné, coloré qui me submergea totalement…  Ainsi, point de départ de cette fabuleuse découverte, cet ouvrage au titre bien mystérieux cache l’histoire d’un homme élevé au rang de Maitre et d’un procédé au nom obscur mais dont la rencontre permit à ce dernier de sortir de l’ombre et de rayonner jusqu’en Europe…

Commençons ce voyage par le Maitre, Kubota Itchiku (久保田一竹, 1917-2003). Son parcours artistique commença très tôt, en 1931, par l’étude des procédés Yûzen (友禅) et Rôkechi (﨟纈) auprès du Maitre Kobayashi Kiyoshi (小林清師). Ces deux techniques de teinture possèdent une filiation directe. En effet, la première est caractérisée par la réalisation de réserves en pâte sur les motifs décoratifs afin de protéger ceux-ci durant l’immersion dans les bains de teinture et ainsi nommée par celui qui la modernisa en 1700, le peintre d’éventail de Kyôto, Miyazaki Yûzen (宮崎友禅, actif entre 1684 et 1703). La seconde est plus ancienne, son emploi remontant à l’époque de Nara et constitue aussi une technique de réserve, à la cire.

Ensuite, en 1934, il enrichit son savoir artistique par l’étude de la peinture figurative sous les enseignements de Ohashi Gekko (大橋月皎). Puis, en 1936, il entama l’étude de la peinture de paysage, sansuiga (山水画) et suibokuga (水墨画), sous la direction de Kitagawa Shunko (北川春耕). Bien qu’à la fin du XVIIIe siècle, la peinture japonaise de paysage sansuiga subit l’influence du réalisme occidental,  ce courant se caractérise traditionnellement par la représentation d’une nature idéalisée en recourant principalement aux formes des montagnes, des nuages, des cours d’eau etc. Il en va de même pour la peinture suibokuga dans laquelle les paysages sont réalisés à l’encre de Chine en jouant sur les dégradés pour apporter ombre et lumière à la composition.

À la lueur des premières étapes de son formidable parcours, je ne peux m’empêcher de penser à d’autres grands noms de l’art japonais comme Ogata Kôrin (尾形光琳, 1658-1716), Shibata Zeshin (柴田 是真, 1807-1891)… Le premier donna naissance à l’école de peinture Rinpa et fut l’auteur de laques d’une qualité exceptionnelle. Le second, personnalité aux multiples talents, marqua le XIXe siècle dans différents domaines. Je ne suis pas historien de l’art ni un expert mais je pense qu’il est possible de leur dégager un point commun, leur étude de la peinture qui imprima sa marque dans leur œuvre. En effet, Louis Gonse (1846-1921), dans son ouvrage intitulé « L’art japonais » qualifiait les arts décoratifs en ces termes : « Tout artiste est d’abord peintre avant d’être ciseleur, laqueur ou céramiste ». Il poursuit en ajoutant : « La qualité d’artistes entrainait au Japon une sorte d’universalité d’aptitudes que l’on ne rencontre chez nous qu’à l’état d’exception ». Tels furent les mots que l’auteur écrivit en 1883 mais qui, je le pense, font encore écho aujourd’hui au regard du parcours de Kubota Itchiku.

Sa rencontre avec le procédé Tsujigahana eut lieu en 1937 au Musée National de Tokyo. Là, dans une vitrine, il découvrit un fragment de tissu dont l’éclat exerça sur lui une véritable et totale fascination. La magie opéra et occupa son esprit pendant plusieurs années, de son service militaire en 1938, en passant par sa mobilisation en 1944 et jusqu’à la fin de sa détention en Sibérie en 1948, après la Seconde Guerre mondiale.

À son retour au Japon et pendant près de vingt ans, il se consacra à faire revivre ce procédé oublié. Toutefois, le but qu’il poursuivit ne fut pas la réintroduction de la technique originelle mais bien la renaissance de la beauté de celle-ci par le biais des techniques de teintures modernes, ce qui donna naissance à l’Itchiku Tsujigahana. Véritable hommage à ce savoir-faire perdu dans le temps, le Maitre allia tradition et modernité.

Poursuivons notre voyage et découvrons le Tsujigahana (辻が花) originel qui se développa aux XVe et XVIe siècle avant de disparaître au début de la période Edo (1615-1868) au profit du procédé Yûzen. Entouré d’un véritable halo de mystère, l’origine même du nom est incertaine. L’auteure Helen Benton Minnich, dans son livre « Japanese Costume and the Makers of Its Elegant Tradition » et paru en 1963, nous livre deux hypothèses principales. La première renverrait à un motif de fleurs entrecroisées qui trouve sa signification dans les kanji « 辻 », croisement et « 花 », fleur. La seconde serait à mettre en relation avec le terme de « Tsutsujigahana » (つつじが花) et ferait référence à des objets teints en couleur rouge, semblable à la couleur des azalées.

D’un point de vue technique, celle-ci se base sur la teinture de type tiedye qui consiste à nouer des portions de tissu à l’aide de ficelles avant de les immerger dans le bain de teinture. Les portions nouées sont ainsi protégées des colorants, ce qui permet de créer des jeux de nuances dans les motifs décoratifs. Toutefois, le Tsujigahana poussa ce procédé au summum de son aboutissement esthétique de par l’ajout de techniques annexes pour apporter davantage de nuances, de détails, de rendu comme l’emploi de feuilles d’or, d’argent, l’ajout de broderies, de dessins à l’encre.

Revenons maintenant à la création du Maitre, l’Itchiku Tsujigahana. Il existe différentes méthodes de fabrication et celle qui suit est un bref résumé des différentes étapes expliquées dans le livre qui servit d’introduction à cet article.

Le point de départ est la préparation du kimono en soie sur-lequel un motif de fond est réalisé. Ensuite, différentes parties du tissu sont rassemblées et nouées à l’aide de fils de manière à former de petites bosses. L’étape suivante peut varier en fonction du but esthétique recherché mais des couleurs sont posées sur ces petites excroissances avant d’être elles-mêmes recouvertes de fils qui protégeront la couleur du bain de teinture. Après ce bain, le kimono est alors passé à la vapeur, ce qui a pour effet de stabiliser la couleur. S’ensuit alors une succession de rinçages suivis de périodes de séchage. Le but de cette succession d’opérations est double. Premièrement, dégorger la soie va lui permettre d’absorber d’autres couleurs car du fait de ses caractéristiques, elle ne peut absorber qu’une certaine quantité de teinture. Pour la confection d’un Itchiku Tsujigahana, la soie est rincée environ quinze fois. Toutefois, pour obtenir les effets désirés, la couleur est appliquée trente fois, ce qui signifie que la matière est rincée près de quatre cent fois. Vous l’aurez compris, la réalisation d’un tel kimono demande beaucoup de temps. Deuxièmement, le séchage par étirement va empêcher à la soie de rétrécir. Enfin, le fil est retiré avec précaution pour éviter d’abimer la matière et des finitions sont apportées avec de la broderie, de la dorure par exemple.

Il en résulte des pièces d’une beauté saisissante et déroutante, transformant le kimono en véritable tableau de maitre dans-lequel les aspects de la nature se dévoilent sous nos yeux dans une véritable poésie de couleurs. Admirer l’un de ces kimono, c’est plonger au cœur de l’esthétique japonaise, ressentir le lien étroit qui subsiste entre la nature, sa beauté et la société japonaise. Le Maitre quitta ce monde en 2003 et il ne put mener à son terme ce qui semble être le plus grand projet de sa vie, la « Symphonie de lumière ». Il me serait facile de vous exposer son dessein mais immergez-vous dans le monde d’Itchiku Tsujigahana, imaginez les différents aspects de la nature comme un tout indissociable car lorsque vous regardez un paysage, il est impossible d’avoir une vue d’ensemble de tout ce qui se déroule sous vos yeux… Posez votre regard sur la photo ci-dessous et vous comprendrez…

Notre voyage touche bientôt à sa fin mais l’Itchiku Tsujigahana, lui, voyagea dans le monde entier par le biais de multiples expositions qui permirent au monde occidental de découvrir cet art hors du commun. Ainsi, notre beau pays accueillit à plusieurs reprises cette collection. Tout d’abord, en 1985, une première exposition se déroula à Bruxelles au magasin INNO. Puis, en 1989, dans le cadre de l’exposition internationale Europalia. Enfin, plus récemment, celle-ci fut visible en 2016 au Musée de la Mode d’Anvers.

Cette aventure fut jalonnée de réussites et de difficultés et bien que l’œuvre du Maitre faillit sombrer à son tour, Monsieur Patokh Chodiev acquit la collection en 2010 et sauva le musée Kubota dans un souci de préservation et de promotion de cet art unique et de la culture japonaise. Aujourd’hui, le musée d’art Itchiku Kubota, situé près du lac Kawaguchi dans la préfecture de Yamanashi continue d’ouvrir ses portes aux visiteurs et permet à tout un chacun d’entrer dans l’univers d’Itchiku Tsujigahana.

Je tiens à remercier Monsieur Mudretsov Victor, membre de la Fondation Internationale Chodiev, pour l’ensemble des photographies qui illustrent le présent article ainsi que pour le temps qu’il m’a accordé.

Auteur : Sébastien Bourgeois

Vous retrouverez plus d’informations sur la collection et la Fondation Chodiev en consultant les liens ci-dessous.

Crédits des photos: The Kubota Collection